Autonomisation des femmes de Guet Ndar : Yaram Fall décrypte le succès du modèle des Calebasses de solidarité
Femme de développement et conseillère départementale, Mme Yaram Fall est une figure emblématique de la ville tricentenaire de Saint-Louis. Responsable au sein d’organisations d’envergure telles que le CNCR et la FENAGIE/Pêche, elle porte un regard très positif sur le modèle de la Calebasse de solidarité. Selon elle, sa flexibilité et son mode de gestion font de ce mécanisme un outil indispensable, permettant aux femmes de pérenniser leurs activités de transformation de produits halieutiques à Saint-Louis.
Actrice engagée auprès des femmes, pouvez-vous nous retracer votre parcours ?
Yaram Fall : Je suis née et j’ai grandi ici, à Saint-Louis. J’habite sur la Langue de Barbarie, dans le quartier de Guet Ndar, où, dans les années 80-90, peu de jeunes filles fréquentaient l’école française. J’ai eu la chance de faire partie de celles qui ont pu aller sur les bancs. En 1997, j’ai obtenu mon baccalauréat (série A3). Mon parchemin en main, j’ai fait le concours d’entrée à l’École des cadres ruraux de Bambey (l’actuelle Université Alioune DIOP). Malheureusement, je ne l’ai pas réussi je n’ai pas pu y poursuivre mes études. Cependant, étant l’une des rares filles de ma communauté à avoir été à l’école, j’aidais les femmes transformatrices de GIE dans leur gestion financière et administrative. Elles me sollicitaient lors de leurs réunions pour rédiger les rapports, et je participais activement à leurs campagnes de sensibilisation. Au fil du temps, j’ai fini par intégrer le groupement en tant que secrétaire générale du GIE Bokk Khol Jambaru Sine. Après le décès de la présidente du GIE, nous avons procédé au renouvellement des instances et j’ai été portée à la tête de cette organisation.
Au-delà de ce que vous venez de nous décrire, vous êtes conseillère départementale. Votre engagement politique renforce-t-il votre action communautaire ?
- F. : Je suis en effet conseillère départementale. J’ai été cooptée en raison de mes compétences techniques. Le Conseil a besoin de personnes ressources qui ne font pas de la « politique politicienne», mais qui œuvrent concrètement pour le développement de la ville en général et du département en particulier. Étant donné que l’éducation, la santé, la culture sont des compétences transférées, le Conseil s’appuie sur des acteurs maîtrisant ces thématiques. C‘est ainsi que j’ai été appelée à apporter mon expertise dans les domaines où j’ai acquis une solide expérience. C’est ce qui explique mon intégration au Conseil départemental.
Et la politique dans tout ça ?
- F. : En réalité, je fais de la « politique de développement ». En tant que conseillère, j’apporte ma touche de terrain. En effet, des secteurs massivement occupés par les femmes, comme la transformation des produits halieutiques, étaient en quelque sorte laissés pour compte. Certes, des cellules ou des commissions existaient, mais seulement de nom. Le fait d’impliquer directement des acteurs du développement à la base constitue un véritable atout pour redynamiser ces dispositifs. Il faut également rappeler que j’ai plusieurs casquettes : je suis vice-présidente du Conseil national de concertation et de coopération des ruraux (CNCR) en charge de la pêche, présidente du Collège des femmes du CNCR, et responsable à la FENAGIE/Pêche, entre autres.
Vous travaillez avec des femmes transformatrices et membres de Calebasses de solidarité. Quelle est votre opinion sur cet outil ?
- F. : C’est un excellent mécanisme. Au niveau de notre site de transformation, nous comptons 14 Calebasses de solidarité que nous avons réunies pour former un réseau, en y impliquant également les jeunes avec leur « Calebasse Nouvelle Génération ». Les principes cardinaux qui régissent la calebasse – l’équité, la solidarité, la confidentialité et la transparence – ne se retrouvent pas dans les autres systèmes classiques. Cela va même au-delà : la Calebasse prend en compte diverses activités telles que la production, la transformation et les achats groupés, sans oublier les secteurs agro-sylvo-pastoral et halieutique. Donc, si l’on fait une analyse simple de l’impact de ces Calebasses, on constate qu’il dépasse largement l’aspect économique pour toucher au social, à l’environnement et au renforcement de la cohésion sociale.
Peut-on dire qu’elle joue un rôle d’appoint pour l’accès aux financements, surtout dans le secteur où vous évoluez ?
- F. : Absolument. Auparavant, en début de campagne, nous sollicitions des financements auprès des SFD (Systèmes Financiers Décentralisés) car nous n’avions ni les moyens ni les garanties requises pour accéder aux structures bancaires classiques. Le problème avec les SFD, c’est que leurs taux d’intérêt sont très élevés, et les femmes peinaient à s’en sortir. L’avènement des Calebasses de solidarité a offert un moyen de financement sûr, flexible, de proximité et accessible. C’est une véritable alternative qui mérite d’être capitalisée, vulgarisée et renforcée. Elle joue un rôle crucial non seulement pour accroître la capacité de production des femmes, mais aussi pour renforcer leur résilience face aux chocs liés à la rareté actuelle de la ressource.
La Calebasse a-t-elle aussi permis de réduire l’endettement des femmes ?
- F. : Effectivement, la Calebasse a considérablement réduit le risque de surendettement. D’ailleurs, le taux de recours aux systèmes bancaires et de microfinance a fortement diminué avec l’avènement des Calebasses. Leurs procédures sont lourdes et contraignantes, contrairement à la souplesse des Calebasses. C’est la raison pour laquelle beaucoup de femmes préfèrent la calebasse que les autres structures de financement.
Apporte-t-elle également un soutien moral ou organisationnel, particulièrement pour ces femmes ?
- F. : C’est bien plus qu’un simple soutien moral. Il y a une véritable cohésion et un fort rapprochement entre les membres d’une même Calebasse. Nous sommes définitivement liées par ce mécanisme social et solidaire. En cas de difficultés financières, que ce soit pour acheter du poisson, du sel pour la transformation, ou pour faire face à des dépenses d’éducation ou de santé, la Calebasse est là pour accompagner ses membres. L’autre grand avantage, c’est que le prêt est immédiat, accessible, et ne nécessite pas des jours d’attente. C’est pourquoi je dis que c’est un mécanisme extrêmement proche, souple et allégé pour la communauté.
Et si la Calebasse n’était pas là, la situation ne serait-elle pas beaucoup plus difficile ?
- F. : Affirmatif, le rôle de la Calebasse est vital. Sans ce mécanisme, les femmes seraient obligées de se tourner vers d’autres systèmes de financement et, malheureusement, se retrouveraient souvent à la merci des usuriers. Heureusement, la Calebasse est là. C’est véritablement un mécanisme adapté, sans intérêt, et très proche des réalités des populations.
Propos recueillis par Ababacar GUEYE
